C’est la fable qu’on apprend en premier, celle que tout le monde peut réciter. Maître corbeau, non — la cigale et la fourmi. Mais l’a-t-on vraiment lue ? Car derrière cette histoire de prévoyance récompensée et d’insouciance punie se cache une tension qui n’est pas si simple : la fourmi a-t-elle vraiment tort de fermer sa porte ? La cigale avait-elle si tort de chanter ? Et si Recettes et Fables de nos Terroirs proposait de réconcilier les deux en une ratatouille provençale ?

La fable : rappel et décryptage

« La cigale, ayant chanté / Tout l’été, / Se trouva fort dépourvue / Quand la bise fut venue. »

La cigale a chanté tout l’été. La fourmi a travaillé tout l’été. Quand vient l’hiver, la cigale va frapper à la porte de la fourmi. La fourmi lui répond sèchement : « Vous chantiez ? j’en suis fort aise. / Eh bien ! Dansez maintenant. » Et elle ferme la porte. Fin. Pas de happy end. Pas de rédemption. La morale est lapidaire : rien n’est plus certain que l’incertain — prépare-toi pour les jours difficiles.

La fourmi et la cigale : deux philosophies de vie

La grande habileté de La Fontaine est d’avoir écrit cette fable de manière à ce que le lecteur puisse se reconnaître dans les deux personnages — et se sentir mal à l’aise dans les deux cas. La fourmi a raison de se méfier : la vie est imprévisible, et ceux qui ne prévoient rien finissent dans le besoin. Mais la fourmi est aussi odieusement pingre, un brin satisfaite, et son « Dansez maintenant » terminal est d’une cruauté sèche.

La cigale est irresponsable. Mais elle a chanté. Elle a apporté de la beauté au monde. L’été sans cigale serait un été sans musique. Épictète, Horace et les épicuriens l’auraient dit : carpe diem n’est pas une invitation à la paresse, c’est la sagesse de celui qui sait que le lendemain n’est pas garanti. Dans Recettes et Fables de nos Terroirs, cette tension prend une forme gastronomique : comment faire d’un plat d’été la réconciliation entre la prévoyance et la saveur du moment ?

La ratatouille : le plat qui réconcilie cigale et fourmi

La ratatouille provençale est, en un sens, le plat parfait pour réconcilier les deux. D’un côté, c’est un plat d’été, tomates, courgettes, aubergines, poivrons, tous cueillis au soleil de juillet et août, explosifs de saveur. De l’autre, c’est un plat qui se conserve, qui se congèle, qui se bonifie en refroidissant, et qu’on ressort en novembre comme un concentré d’été mis en réserve.

La véritable ratatouille, celle de Provence, pas la version rapide, demande que chaque légume soit cuit séparément avant d’être assemblé. Les aubergines et les courgettes sont d’abord revenues dans l’huile d’olive. Les poivrons, pelés au feu, sont ajoutés avec les tomates. Puis tout mijote ensemble 30 minutes. Ail, thym, basilic. Et surtout : de la patience. La ratatouille pressée est une ratatouille déçue.

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