Ouvrez le placard sous votre évier. Allez-y, je vous attends. Il y a là, je parie, entre six et douze flacons en plastique, tous à moitié vides, tous achetés pour une tâche précise, et tous composés à peu près de la même chose. Le liquide vaisselle est le premier dont on peut se passer, parce qu’il est aussi le plus facile à fabriquer, et parce qu’on s’en sert tous les jours.

Ce qu’il y a vraiment dans le flacon

Un liquide vaisselle, c’est de l’eau, un tensioactif qui décolle le gras, et une série d’additifs qui font mousser, parfument et colorent en vert pomme ou en bleu lagon. Le vrai travail est fait par le tensioactif, et rien que par lui. Or le savon de Marseille et le savon noir en sont depuis toujours, et le d-limonène contenu dans les zestes d’agrumes dégraisse tout aussi bien. Le reste relève du marketing, ce qui n’est pas un gros mot, mais qui se paie.

Un peu d’histoire

En 1688, un édit de Colbert réglemente la fabrication du savon de Marseille et fixe sa composition : des huiles végétales, et rien d’autre. Un savon authentique en contient aujourd’hui encore 72 pour cent, et la mention est moulée dans le cube, au cas où l’on douterait. Ce même savon lavait le linge, la vaisselle, les sols, et les enfants le samedi soir. Nous avons depuis inventé un flacon différent pour chacun de ces usages, ce qui constitue un progrès dont l’histoire jugera.

La recette de tous les jours, au savon de Marseille

Râpez finement trente grammes de savon de Marseille authentique, soit deux bonnes cuillerées, et mettez-les dans un récipient qui ne craint pas la chaleur. Faites bouillir 600 ml d’eau et versez-la d’un coup sur le savon. Là, il faut mélanger énergiquement cinq à dix bonnes minutes, jusqu’à dissolution complète : c’est le seul moment sportif de l’opération, et il remplace avantageusement une séance de gymnastique du poignet.

Laissez tiédir une demi-heure, ajoutez deux cuillères à café de bicarbonate de soude, puis cinq gouttes d’huile essentielle d’orange ou de citron si vous aimez que la cuisine sente quelque chose. Versez en flacon, et secouez avant chaque usage : en refroidissant, le mélange s’épaissit et prend parfois des airs de gelée. Ce n’est pas raté, c’est du savon qui se comporte comme du savon.

Pour les plats qui ont souffert : le savon noir

Il y a des soirs où la cocotte a été oubliée sur le feu, et où la douceur ne suffira pas. Le savon noir à l’huile d’olive est alors votre meilleur allié. Chauffez 500 ml d’eau jusqu’aux premiers frémissements, retirez du feu, ajoutez quarante grammes de savon noir liquide et mélangez, puis incorporez quatre cuillères à soupe de bicarbonate, une par une, sans quoi vous obtiendrez un volcan miniature du plus bel effet. Dix gouttes d’huile essentielle de citron pour finir, et les graisses cuites n’ont qu’à bien se tenir.

Pour les verres fins : la saponaire

Si vous sortez le service de votre grand-mère, la saponaire est la plus délicate des trois. Comptez trente à cinquante grammes de plante fraîche, racines brossées ou parties aériennes bien rincées, coupées en tronçons, dans 500 ml d’eau portée à frémissement. Dix minutes de décoction douce, dix minutes d’infusion à couvert, et vous avez un produit ultra-doux pour le cristal et la porcelaine. La nature avait donc prévu un savon liquide, et elle l’a mis au bord des rivières.

Trois choses à savoir avant de se lancer

Votre liquide vaisselle maison moussera peu, et il lavera très bien : il faut décidément faire le deuil de la mousse. Ne l’utilisez jamais dans un lave-vaisselle, sous peine de transformer votre cuisine en scène de comédie des années cinquante. Et préparez de petites quantités, que vous garderez quelques semaines : sans conservateur, rien ne dure éternellement, et c’est plutôt bon signe.

Pourquoi mon liquide vaisselle se fige-t-il ?

Parce que le savon durcit en refroidissant, tout simplement. Secouez vigoureusement le flacon, ou ajoutez un peu d’eau chaude et remuez. Certains ajoutent une cuillère de glycérine végétale pour stabiliser la texture, mais le coup de poignet est gratuit.

Est-ce vraiment économique ?

Un cube de savon de Marseille coûte quelques euros et donne plusieurs litres de produit. L’économie est réelle, mais le vrai bénéfice est ailleurs : c’est une douzaine de flacons en plastique qui ne passeront pas par votre poubelle cette année.

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